Revue — Izkor, les esclaves de la mémoire

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Un film essentiel

1991 — Points critiques n°46 — Français

Points critiques, revue trimestrielle de l'Union des Progressistes Juifs de Belgique, consacre l'essentiel de son numéro 46 (juillet/août 1991), sous le titre « La mémoire en esclavage », à Izkor, les esclaves de la mémoire. La revue y reproduit intégralement la présentation du film donnée par le politologue Alfred Grosser lors de sa diffusion dans l'émission « Océaniques » sur FR3 le 25 mars 1991, suivie d'un entretien avec Eyal Sivan.

« Ce film est dangereux si on ne le regarde pas pour soi-même, en faisant des réflexions pour soi-même. Ce qu'il ne faudrait pas faire, chers téléspectateurs, c'est de vous dire : comment est-ce que d'autres vont réagir ? Par exemple, si vous êtes téléspectateurs juifs, de vous dire est-ce que telle phrase du vieux professeur Leibovitz n'est pas excessive quand il compare Israël d'après la Guerre des Six Jours à l'Allemagne national-socialiste. La réponse est : oui, la phrase est excessive. Ne voyez pas ce que d'autres en feront, écoutez plutôt les autres phrases qu'il a dites. Et, pour les gens qui se sentent terriblement pro-israéliens, ne profitez pas du film pour dire : regardez telle ou telle chose. Essayez simplement de le regarder pour vous-même et par vous-même.

C'est ce que j'ai fait. Et lorsqu'il y a cette espèce d'endoctrinement de la mémoire, moi j'ai plutôt pensé à ce que j'ai eu quand, jeune Allemand juif, je suis arrivé en immigration en France et que, mis à l'école primaire, j'ai subi avec joie l'endoctrinement extraordinairement chauvin de l'enseignement de l'Histoire en France. Car c'est grâce à cet enseignement de l'Histoire que j'ai été parfaitement assimilé Français.

Je crois que c'est le premier point du film, c'est pour créer une sorte de fusion des Israéliens nouvellement arrivés et de leurs enfants que l'on met l'accent sur la douleur passée. Vous verrez dans ce film de jeunes Israéliens dont certains ressemblent à des « grands aryens blonds », d'autres ressemblent à s'y méprendre à de jeunes Arabes. C'est un État, si j'ose dire, multiracial.

Le souvenir de la Shoah a pour fonction, en particulier, d'unir les gens de cet État. Ce n'était pas comme ça au début. Et lorsque Ben Gourion était le maître d'Israël, ce n'est pas au nom de la Shoah qu'il voulait l'État d'Israël. C'est venu peu à peu, avec les traités avec l'Allemagne, c'est venu au moment du procès Eichmann, c'était particulièrement fort sous Begin, surtout quand il y eut toute cette immigration en Israël de Juifs venant de régions que l'hitlérisme et son extermination n'avaient pas atteintes.

Donc on peut très bien comprendre, et je crois que tout le monde comprendra, cette union par la mémoire. Seulement, quel est le contenu de cette mémoire ? Et là, il y a quelques formules chocs dans le texte, dans le film. Je cite : « N'oublions pas, ne pardonnons pas, le sang juif crie vengeance ». Et alors, la question se pose : pardonner à qui ? La vengeance contre qui ? Il y a deux réponses possibles.

La première, c'est contre les Allemands. Une fois un jeune scout allemand apparaît dans le film. On parle de lui et on dit qu'il est de la nouvelle génération. Alors moi j'ai un peu sursauté parce qu'il est né vers 1973 donc ses parents sont nés en 1947, après la guerre, et son grand-père avait 23 ans à la fin de la guerre. Donc la nouvelle génération c'est au moins déjà la 3e génération.

Est-ce qu'il s'agit des jeunes Arabes ? Et là c'est terrible, car si l'on déduit un droit à la vengeance sur les Arabes — et il est dit plusieurs fois dans le film « les Arabes », article défini — du fait qu'il y a une souffrance, une extermination infligée par des Allemands, pas par les Allemands, par des Allemands aux Juifs, pas à tous les Juifs, à tous les Juifs qu'ils ont pu saisir, alors c'est terrible de penser qu'une vengeance se fait sur des Arabes qui n'ont en rien participé à l'extermination.

Et je pense que c'est cet aspect-là qui est peut-être le plus important. Pourquoi ? Simplement parce qu'il y a aussi eu une responsabilité arabe sur un point précis : lorsqu'après la guerre, il y a eu des millions d'Allemands expulsés de Tchécoslovaquie, de Pologne, etc., les gouvernements allemands successifs ont tout fait pour intégrer leurs compatriotes. Les responsables politiques des États de la grande nation arabe n'ont rien fait pour intégrer les Palestiniens chassés par les Juifs ou fuyant les Juifs. Ils ont au contraire tout fait pour qu'ils restent dans la misère, donc que par générations entières, ils restent dans les camps, pour que la guerre demeure possible, pour que la reconquête demeure possible. Ça, c'est une vraie responsabilité des nations arabes.

Mais par-delà cela, il n'y a aucune raison que la mémoire de la Shoah serve à justifier un antagonisme. Au contraire. Et c'est sur ce point que personnellement je suis très reconnaissant à Eyal Sivan de son film. Car nous avons la même inspiration, celle que j'ai essayé de donner dans mon livre « Le crime et la mémoire ». La mémoire, il ne faut surtout pas la supprimer. La mémoire, il faut surtout la garder. Toutes les souffrances passées, il faut les garder. À une condition ! C'est qu'elles créent deux choses : d'abord la compréhension pour la souffrance d'autrui, pour la souffrance des autres collectivités. Et dans tout ce que montre le film, il n'y a pas un instant, pas un, où il y ait l'évocation des souffrances subies par d'autres collectivités, fussent-elles arabes, arméniennes, tout ce que vous voudrez, les souffrances d'ailleurs.

Et surtout, et c'est le grand point, il faut que la souffrance passée soit transformable en responsabilité du présent. Et c'est là où est la grande force de tout ce que dit le professeur Leibovitz. Où est la déduction en politique présente, en responsabilité présente, qui est déduite de la mémoire ? Si la mémoire, c'est la justification de tous les actes que l'on commet, bons ou mauvais, elle est terrifiante. Si la mémoire, c'est ce qui permet de dire « plus jamais des souffrances semblables à celles que mon peuple a subies », donc ne jamais en infliger à d'autres peuples, je crois que ce serait beaucoup plus fondamental. Et dans ce domaine-là, le film montre des abus, des excès de mémoire, compréhensibles, acceptables, mais si pauvres en traduction de création de paix au Moyen-Orient et partout dans le monde où le souvenir des crimes subis par une collectivité n'est pas transformable en compréhension pour les souffrances de la collectivité antagoniste. Car si l'on comprenait ce que l'adversaire a lui-même comme mémoire douloureuse, il y aurait un commencement de paix, cette paix qui tarde tant à s'instaurer au Moyen-Orient. »

Alfred Grosser

Source : Alfred Grosser, présentation d'Izkor, les esclaves de la mémoire diffusée dans « Océaniques », FR3, 25 mars 1991, reproduite dans Points critiques n°46, « La mémoire en esclavage », Union des Progressistes Juifs de Belgique, juillet/août 1991 (suivie d'un entretien avec Eyal Sivan).

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