Qui ne souscrirait aux multiples initiatives de Rony Brauman et d'Eyal Sivan dans le champ de la mémoire ? Le film d'Eyal Sivan sur la transmission de la mémoire du génocide en Israël, en particulier dans les établissements scolaires, présente quelque intérêt pour qui s'intéresse à la façon dont la mémoire de la 2e guerre mondiale y est présentée, gérée. Les questions soulevées par Sivan étaient intéressantes en ce qu'elles conduisaient à se demander quelle pédagogie, quelle histoire transmettre.
Qui ne souscrirait également au(x) message(s) du film Le spécialiste réalisé par Rony Brauman et Eyal Sivan sur Eichmann, tiré des archives du procès Eichmann ? Il ressort des débats qui ont entouré ce film, et des positions des deux auteurs, que l'on peut y trouver au moins deux idées : que le mal, suivant Hannah Arendt, est terriblement banal, et qu'il y a nécessité d'un jugement personnel en toute circonstance — c'est un éloge de la désobéissance, comme l'indique le titre de l'ouvrage qu'ils ont tiré du film.
Il n'y a dans ces messages aucun lien avec la guerre israélo-palestinienne et pourtant elle s'impose tant d'autres prises de position de ces auteurs nous y ramènent — par des partis pris, des simplifications qui jouxtent, à mon avis, le pire. Eyal Sivan a ainsi écrit un article publié par Le Monde (7 décembre 2001), intitulé « La dangereuse confusion des juifs de France », qui fit grand bruit et qui suscita de vigoureuses réponses. Ce sont notamment les passages suivants qui m'ont désagréablement surpris : « Pour les juifs pratiquants, écrit Sivan, le judaïsme n'est pas une question. Pour des Juifs laïques, en revanche, tiraillés entre universalisme et crispation identitaire, le sionisme est devenu une religion de substitution ».
Puisque les Juifs laïcs, « universels », se trouveraient en mal d'identité selon Sivan, c'est à une autre source qu'ils vont s'abreuver, tout aussi artificielle que leur faux sionisme selon lui : la Shoah. « La culture victimaire, écrit-il, devient un pilier de l'identité juive laïque ». On peut légitimement s'interroger sur l'omniprésence mémorielle de la Shoah — mais la dénoncer comme jalon identitaire indispensable est réducteur et ignorant des rythmes de la mémoire. On ne saurait pourtant adresser un tel reproche à des auteurs qui ont si longtemps travaillé sur le procès Eichmann. Le désaccord doit se situer ailleurs.
Par leur posture, Eyal Sivan et Rony Brauman campent un monde binaire : d'un côté ceux qui vouent à la Shoah un culte qui les pousse « à se retrancher du monde », de l'autre ceux qui œuvrent à « instaurer un monde commun ». Pour Sivan, il n'y a au fond de bon Juif que religieux, et Israël est, selon lui, « une erreur historique ». Leur duo n'aborde la question du rapport des Juifs à leur mémoire que sous l'angle réducteur de la manipulation et de l'abus — une cécité étonnante chez les auteurs du « Spécialiste ».
Source : Jean-Charles Szurek — Plurielles, 12.12.2004