Analyse du système électoral israélien et des résultats des élections de janvier 2013.
Eyal Sivan, cinéaste et co-auteur avec Éric Hazan d'Un État commun et du film Un État commun, conversation potentielle, revient sur le système électoral israélien et les résultats des élections législatives de janvier 2013.
Le lecteur français n'a pas été très informé sur les enjeux de la campagne électorale israélienne. Peux-tu décrire les principaux groupes politiques en présence ? Le système électoral israélien est celui d'une proportionnelle intégrale, avec un seuil d'accès au parlement de 2 % des voix. Dans un tel système, il n'y a pas de majorité possible : le plus grand parti vainqueur, Likoud-Beiteinou (Netanyahou-Liberman), se situe à 26 % des voix, ce qui lui donne 31 députés sur 120 — il est obligé de trouver encore 25 % du parlement pour constituer une majorité. La carte politique se définit en quatre grands blocs : la droite et l'extrême droite (Likoud-Beiteinou et Habaït Hayehoudi de Naftali Bennett) ; les partis religieux orthodoxes sectoriels (Shass, Judaïsme de la Torah) ; les partis dits « centristes » — Yesh Atid de Yaïr Lapid, Hatnua de Tsipi Livni, Kadima — qui refusent d'être qualifiés de « centre-gauche » ; et enfin le seul parti sioniste se disant de gauche, Meretz, aux côtés des trois partis dits arabes (Hadash, Raam-Taal, Balad).
Il y a dans cette campagne deux nouvelles figures, Naftali Bennett et Yaïr Lapid : peux-tu nous les décrire ? Il faut d'abord leur rendre justice à tous les deux : ils sont l'auto-représentation de la projection imaginaire du « Nouvel Israélien ». Tous deux sont quadragénaires, ashkénazes, millionnaires, néolibéraux, self-made men, américanisés. Tous deux considèrent que la question centrale israélienne est celle de la politique intérieure, économique et sociale ; la question palestinienne est pour Lapid une question secondaire, pour Bennett une question non pertinente. Leurs programmes ont en commun une focalisation sur l'amélioration de la condition de la classe moyenne, et proposent tous deux l'enrôlement des religieux orthodoxes dans l'armée et le service national obligatoire pour les Arabes.
Quels sont les points de divergence entre ces deux partis ? Le seul point de divergence, non mis en avant dans les campagnes mais visible dans leurs programmes, est la question israélo-palestinienne. Yaïr Lapid se dit pour le principe de deux États, tout en étant pour le maintien et le développement des blocs de colonies — son projet est d'aller vers une forme d'annexion civile en lieu et place de l'occupation militaire. Bennett, lui, s'oppose à toute négociation avec les Palestiniens et à un État supplémentaire entre la mer et le Jourdain ; il soutient l'annexion des blocs de colonies et de la zone C tout entière, qui contient 60 % des colonies de Cisjordanie mais aussi 150 000 Palestiniens occupés qui recevraient la nationalité israélienne — pour, dit-il, « lever l'accusation d'apartheid ».
Quelles seront les grandes lignes de la politique conduite par la probable coalition israélienne ? Lapid comme Bennett, avec son plan d'apaisement, reflètent l'attitude d'une majorité d'Israéliens qui ne croient pas à la résolution du conflit mais à la nécessité de sa gestion — une gestion dont le pilier est la poursuite de négociations permanentes. L'essentiel reste, pour cette majorité, l'amélioration de la condition d'une classe moyenne qui n'est pas prête à perdre ses privilèges pour résoudre le conflit. Si le rêve dominant fut longtemps l'évacuation des Palestiniens, qualifiée par le centre de position extrémiste, celui proposé aujourd'hui est l'évacuation de la question palestinienne elle-même. Quant à l'évacuation des colonies...
À la suite de cet entretien, Eyal Sivan a traduit de l'hébreu, pour l'illustrer, un article du journaliste israélien Gideon Levy paru dans Haaretz le lendemain des élections, « Élections au conseil syndical », dans lequel Levy compare le scrutin à l'élection d'un syndic d'immeuble préoccupé de plomberie et de peinture de cage d'escalier tout en ignorant que « l'immeuble tout entier a des fondations pourries » — image de la fuite, selon lui, devant la question de l'occupation.
Source : Eyal Sivan, propos recueillis par Michèle Sibony, UJFP, 25 janvier 2013.