Table ronde réunissant l'éditeur Éric Hazan (La Fabrique), l'historien Enzo Traverso et le cinéaste Eyal Sivan, publiée à la suite de l'entretien « Documentaire et coexistence des mémoires » dans l'ouvrage collectif Art, éducation et politique (éditions Sandre Actes, sous la direction de Marie-Hélène Popelard). La discussion porte sur la fabrique sociale de la mémoire, sur l'usage politique et urbanistique de l'oubli — comparant notamment le travail israélien d'effacement de la présence arabe en Palestine et la destruction, à Berlin, du Palais de la République est-allemand au profit de la reconstruction du château des Hohenzollern — ainsi que sur le rapport de chacun des trois intervenants à la notion d'engagement intellectuel.
Enzo Traverso : Je suis tout à fait d'accord avec ce que vient de dire Eyal Sivan. La mémoire est une invention. [...] L'histoire de l'État d'Israël est très symptomatique de cela. Depuis qu'il a été créé en 1948, il a promu un énorme travail d'archéologie visant à exhumer un passé juif ancestral pour légitimer sa propre existence ; parallèlement, il a procédé à un travail systématique de destruction de tout ce qui pourrait rappeler la présence arabe en Palestine. [...] On pourrait aussi faire des comparaisons avec l'Europe. [...] Parallèlement à l'édification de ce mémorial de l'Holocauste qui trône au centre de Berlin, on essaie d'effacer toutes les traces de la RDA. On a détruit le palais de la République [...] et on met à sa place le château des Hohenzollern, ce qui indique un projet délibéré de renouer avec une tradition et d'en effacer une autre.
La discussion se poursuit avec une question de la salle sur l'engagement politique des trois intervenants « en dehors de leurs espaces de création et de publication ». Éric Hazan y répond en récusant le terme d'« intellectuel » — « une profonde antipathie pour ce terme qui donnerait l'exclusivité de la pensée à certains » — quand Enzo Traverso défend au contraire la responsabilité de l'historien dans la production d'un « usage public du passé ».
Cette table ronde fait suite, dans le même ouvrage, à l'entretien « Documentaire et coexistence des mémoires » avec Eyal Sivan.
Source : « La guerre des mémoires », table ronde avec Éric Hazan, Eyal Sivan et Enzo Traverso, in Art, éducation et politique, sous la direction de Marie-Hélène Popelard, Sandre Actes, 2012, p. 283 et suiv.