Entretien — Écrit

← Retour

Eyal Sivan et Dany Chek, débat

1991 — Radio Shalom — Français

Débat radiophonique autour du film Izkor, les esclaves de la mémoire, avec un représentant de l'ambassade d'Israël.

Extrait du débat diffusé sur Radio Shalom le 26 mars 1991, animé par Bernard Abouaf, avec Eyal Sivan, Dany Chek (premier secrétaire de l'ambassade d'Israël) et la psychologue Régine Waiche, au lendemain de la diffusion du film à la télévision française dans l'émission « Océaniques ».

Bernard Abouaf (Radio Shalom) : Avec nous dans les studios ce soir, Eyal Sivan, le réalisateur du film « IZKOR, Les Esclaves de la Mémoire », qu'on a pu voir hier à la télévision lors de l'émission « Océaniques ». […] Avec nous également, Dany Chek, Premier Secrétaire de l'Ambassade d'Israël, et Régine Waiche, psychologue. Ce film parle de la mémoire et de sa transmission dans la société israélienne. Une réflexion d'un auditeur : comment se fait-il qu'on ait présenté d'une façon si négative un système éducatif israélien pourtant reconnu dans le monde entier comme très performant ?

Eyal Sivan : « Présenté d'une façon négative », je l'ai représenté de la façon dont je m'en souviens. Je suis retourné en Israël pour tourner le film et j'ai découvert que ce que moi j'ai subi, enfant et élève, existe toujours. Je pense qu'Israël est très exposé dans les médias et en même temps mal connu par les autres. J'ai un peu rompu le tabou du « on lave le linge sale en famille », c'est tout.

Dany Chek : Je pense que le film est une réflexion extrêmement personnelle. C'est un documentaire personnel d'Eyal Sivan, mais pas forcément une image complète du système éducatif. Le système éducatif, tel qu'il est présenté dans le film, paraît très monolithique, alors qu'il est en réalité beaucoup plus ouvert. Le produit de ce système fait une société d'une diversité étonnante. Donc la conclusion qui semble apparaître entre les lignes du film, celle d'un produit uniforme, est à mon avis une image fausse.

Eyal Sivan : Moi je voulais filmer l'école de mon enfance, à Jérusalem. La directrice a d'abord accepté, puis elle a reçu des coups de fil disant qu'on ne pourrait pas y tourner, parce que le film voulait traiter du « lavage de cerveau ». Je lui ai dit : « C'est très simple. Tu me laisses filmer, s'il n'y a pas de lavage de cerveau. Et si tu ne me laisses pas filmer, ça veut dire qu'il y a quelque chose à cacher. » Je n'ai pas pu filmer dans cette école. […] C'est une société très diverse du point de vue politique, et en même temps une société très obéissante, à l'intérieur d'un cadre bien strict, que j'appellerai « la dictature de la mémoire ».

Auditrice : Est-ce que vous pensez avoir fait preuve d'objectivité en réalisant ce film ?

Eyal Sivan : C'est un film absolument subjectif, et je crois que toute personne qui vous dira qu'elle fait de l'image d'une façon objective ment. […] C'est un film absolument personnel, c'est comme une histoire d'amour.

Auditrice : Que voulez-vous dire par « dictature de la mémoire » ? J'avoue être un peu abasourdie : je crois que le défaut de notre siècle, c'est plutôt de se libérer de sa mémoire et d'oublier le passé. Vous, vous critiquez le rappel constant de souvenirs qui ont marqué la vie du peuple juif, alors que c'est la base même de sa survie.

Eyal Sivan : D'abord je pense que la mémoire est un garant de la survie de tous les peuples, de toutes les nations. Je ne me heurte pas à la mémoire en tant que telle. Je parle de l'utilisation de la mémoire, de la justification des actes par la mémoire. Quand je parle de « dictature de la mémoire », je parle d'une mémoire officielle qui doit nous conduire à certaines choses : d'une part, l'idée que « le monde entier est contre nous, donc il faut se défendre » ; d'autre part, l'amalgame entre « l'Israélien » et « l'État d'Israël », comme une continuation de deux mille ans du peuple juif. Or l'État d'Israël a une histoire de 43 ans, rattachée à un certain héritage, mais cet héritage n'est pas unilatéral. Il y a deux héritages culturels en Israël, celui des juifs occidentaux et celui des juifs arabes ou orientaux, et l'un est devenu la mémoire officielle, dominante.

Régine Waiche : C'est une nécessité vitale, la mémoire collective. Ce qui nous interpelle dans le film, c'est que cette mémoire est utilisée pour ne pas pardonner. Tant que nous sommes dans cette dynamique qui dit que nous sommes victimes… nous devons, en tant que peuple juif, nous libérer de cet aspect, et avancer sur un chemin plus adulte, en tant que responsables et non plus en tant que victimes.

Auditrice : Sur le plan émotionnel, moi je me suis retrouvée avec les sirènes hier soir dans votre film, je me suis mise debout, automatiquement. Est-ce un lavage de cerveau ? Je ne le pense pas.

Eyal Sivan : Par rapport à la sirène, moi aussi je me lève et je me mets au garde-à-vous pendant les sirènes. […] Le film qui traite de la mémoire ne parle pas de l'oubli. Ce n'est pas oublier ce que nous avons subi, c'est dire : « Ce que nous avons subi nous montre ce qu'il ne faut plus faire subir aux autres. » C'est la mémoire au service de l'homme.

Dany Chek : Il ne faut pas prendre la quasi-totalité de la population israélienne pour des robots, ce sont des gens qui ont des pensées indépendantes. […] Peut-être, s'il avait choisi de rester, se serait-il trouvé dans le camp d'Amos Oz ou de quelqu'un d'autre qui, par conviction, participe et respecte un gouvernement et une réalité choisis par ses habitants. C'est sans doute un choix qui n'a pas été facile, pour quelqu'un qui a grandi dans un pays, qui y a laissé toute sa famille et qui a choisi de s'en dissocier.

Eyal Sivan : Je ne crois pas à l'existence de films ou d'images objectives. Un cadre est un cadre, on le coupe à droite, on le coupe à gauche, on fait un montage sonore. […] Le film est complètement subjectif, comme tout film d'ailleurs.

Bernard Abouaf : Eyal Sivan, Régine Waiche, Dany Chek, je vous remercie d'avoir été nos invités ce soir. Bonsoir.

Source : « Eyal Sivan et Dany Chek, débat », conduit par Bernard Abouaf, Radio Shalom, 26.03.1991. (Extraits ; transcription intégrale non reproduite ici.)